Volume 102 Issue 4, December 2021, pp. 570-599

Cet article propose une réévaluation de la transition de l’hôpital charitable pour les pauvres à l’hôpital marchand pour les patients payants à partir de l’analyse des caractéristiques sociodémographiques des patients de trois hôpitaux généraux de Montréal en 1911. Analysant cette transition, l’historiographie a bien insisté sur les rôles respectifs des médecins, de l’Église et de l’État, de même que sur le recours croissant à la commercialisation des services hospitaliers afin d’augmenter les revenus des institutions. Elle a cependant accordé moins d’attention à la demande sociale pour des soins hospitaliers gratuits et à son impact sur la transformation des hôpitaux. Afin d’éclairer cet aspect, nous avons compilé des informations de quelque 10 000 patients contenues dans les registres d’admission de l’Hôtel-Dieu de Montréal, de l’Hôpital Notre-Dame et de l’Hôpital Royal Victoria en 1911. Ces données inédites rendent compte de la composition sociodémographique des patients selon leur lieu de résidence, leur ethnicité, leur âge, leur sexe, leur occupation et, enfin, leur répartition selon qu’ils ont payé ou non pour leur hospitalisation. Elles nous permettent ainsi de discerner ce moment particulier de la transition des hôpitaux montréalais durant lequel les patients indigents et payants faisaient chambre à part dans les établissements. Elles procurent enfin un éclairage nouveau sur la situation paradoxale des administrations hospitalières qui, pour s’engager plus résolument dans la voie de la commercialisation des services, ont dû revendiquer des subventions publiques pour se libérer du poids des dépenses associées à la demande croissante pour des soins gratuits.

This article proposes a re-evaluation of the transition of charity hospitals for the poor to commercial hospitals for paying patients based on the analysis of socio-demographic characteristics of patients from three general hospitals in Montreal in 1911. In analyzing this transition, historiography has emphasized the respective roles of doctors, the Church, and the State, as well as the growing recourse to the commercialization of hospital services in order to increase the institutions’ revenues. However, it has focused less on the social demand for free hospital care and its impact on the transformation of hospitals. To shed light on this aspect, we have compiled the information of some 10,000 patients from the admission records of Montreal’s Hôtel-Dieu, Notre-Dame, and Royal Victoria hospitals in 1911. This previously unpublished data records the socio-demographic composition of patients according to their place of residence, ethnicity, age, gender, occupation, and, finally, whether or not they paid for their hospitalization. The data thus help us identify a transitional time for Montreal hospitals during which indigent and paying patients had separate rooms in the establishments. It sheds new light on the paradoxical situation of hospital administrations which, to strengthen their commitment to the commercialization of services, had to demand public subsidies to alleviate the burden of the costs associated with the growing need for free care.